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Le 25 novembre 1883 naît Harvey Spencer Lewis, un personnage étonnant et hors du commun qui va donner au Rosicrucianisme une dimension qu’il n’avait jamais connue jusqu’alors. Il peut sembler présomptueux de vouloir retracer la biographie d’un tel homme en quelques lignes, tant sa personnalité est riche et complexe ; telle n’est pas notre ambition. Nous souhaitons néanmoins présenter les étapes essentielles de sa vie, en insistant sur les relations qu’il a entretenues avec les milieux initiatiques de son époque, éléments souvent mal connus, quand ils ne sont pas déformés.
D’origine galloise, les ancêtres d’Harvey Spencer Lewis sont venus s’installer en Virginie avant la Révolution américaine. Le grand-père d’Harvey, Samuel Lewis, né en 1816, est le descendant de fermiers ayant défriché le sol de la pennsylvanie. Son père, Aaron Rittenhouse Lewis, excellent calligraphe, s’était associé avec Daniel T. Ames, un chimiste spécialisé dans l’analyse de l’encre et du papier. Ensemble, ils avaient ouvert un cabinet d’expertise en documents et écritures à New York. Le jeune homme héritera des talents de dessinateur de son père.
L’environnement familial de H. Spencer Lewis contribue beaucoup au développement de sa sensibilité mystique. Chez les Lewis, on ne se contente pas d’aller chaque dimanche au temple méthodiste, on lit et on commente également la Bible. Jusqu’à sa seizième année, le jeune garçon participe avec enthousiasme aux activités du temple métropolitain de New York. Il aime chanter dans la chorale et écouter les exposés du pasteur, le Dr S. Parkes. Il profite souvent de moments de liberté pour venir méditer dans ce temple. C’est là qu’il connaît ses premières expériences mystiques, saisissements de l’âme qui vont le conduire à s’interroger sur la nature profonde de l’homme, sur la possibilité d’un dialogue entre l’âme et les mondes supérieurs. En 1900, il termine sa scolarité et trouve un emploi aux éditions Baker et Taylors. Ce travail lui permet d’avoir à sa disposition la quantité de livres nécessaire à son insatiable curiosité. Depuis l’introduction du mesmérisme aux État-Unis par Charles Poyen, un disciple de Puységur, en 1836, l’Amérique, et plus spécialement la ville de New York, se passionne pour le surnaturel, le magnétisme et le spiritisme. De cet engouement sont nés d’une part la New Thought (Pensée Nouvelle) et de l’autre les Instituts de Recherches Psychiques, deux courants d’idées qui vont marquer les années de jeunesse d’Harvey Spencer Lewis.
Contrairement à la Société théosophique, créée aux États-Unis en 1875 par Helena Petrovna Blavatsky, la New Thought rejette l’occultisme pur. Elle propose une voie d’épanouissement individuel orientée vers la réalisation du moi à travers des applications concrètes destinées à résoudre les problèmes quotidiens. Les recherches sur les facultés inconnues de l’homme intéressent aussi la communauté scientifique. En 1884, le célèbre psychologue américain William James crée à Boston l’American Society for Psychical Research, filiale d’une société du même type existant à Londres. En 1905, à la suite du décès de son directeur, le Dr Richard Hodgson, cette société de recherches psychiques cesse ses activités. Cependant, depuis quelques années, d’autres groupes s’étaient formés, comme la Ligue d’Investigation Psychique de New York à laquelle H. Spencer Lewis adhérait depuis 1902. Bien qu’il n’ait alors que vingt ans, H. Spencer Lewis fut nommé président de cette association.
En mars 1903, il épouse Mollie Goldsmith, qui lui donne un fils, Ralph Maxwell, l’année suivante. H. Spencer Lewis est alors chargé de la rédaction artistique de l’Evening Herald de New York et préside le comité d’inspection des médiums créé par ce journal. C’est avec l’aide de ce quotidien qu’il crée le New York Institute for Psychical Research. Ce groupe est composé de scientifiques et de médecins. Parmi les membres de l’Institut figurent des personnalités comme l’écrivain et poétesse Ella Wheeler Wilcox (1850-1919) et le Dr Isaac Kauffmann Funk (1839-1919), bien connu pour ses ouvrages sur les sciences psychiques comme : The Widow’s Mite and Other Psychic Phenomena (Le Denier de la veuve et autres phénomènes psychiques, 1904) ou The Psychic Riddle (L’énigme psychique, 1907).
Sous la direction d’Harvey Spencer Lewis, le New York Institute for Psychical Research procède à des recherches visant à contrôler les réelles capacités des médiums, ce qui le conduit à démasquer plus de cinquante simulateurs. Pendant cette période, H. Spencer Lewis publie plusieurs articles concernant ces investigations dans différents journaux, comme le New York Herald et le New York World. L’un d’eux, intitulé « Greatest Psychic Wonder of 1906 » (« Le plus grand phénomène psychique de 1906 »), publié en janvier 1907 dans le New York Sunday World, évoque les expériences faites par le New York Institute for Psychical Research avec un jeune médium indien.
Ces recherches ne satisfont pas H. Spencer Lewis, car contrairement à ce qui est alors admis, il ne croit guère que les phénomènes produits par les médiums proviennent de la manifestation d’esprits. Il est persuadé qu’ils trouvent leur origine dans des facultés de l’esprit encore inconnues. Pour parfaire ses connaissances, il étudie les textes de Thomson Jay Hudson (1834-1903). Cet auteur, docteur en philosophie, jouit d’une renommée internationale depuis la publication en 1893 de son premier livre, Law of Psychic Phenomena, a Working Hypothesis for the Systematic Study of Hypnotism, Spiritism, Mental Therapeutics… (La Loi des phénomènes psychiques... ). H. Spencer Lewis lit aussi les livres de Sir Oliver Lodge, comme La Survivance humaine, qui étudie des facultés non encore reconnues, ou Au-delà de la philosophie et des livres, des ouvrages plus orientés vers la psychologie.
Pendant les années 1906-1907, H. Spencer Lewis délaisse les recherches psychiques, qu’il juge stériles. Cette époque est pour lui une période de réflexion. Se livrant quotidiennement à la méditation, il remarque qu’à travers cette pratique il trouve des réponses aux questions touchant les mystères de l’être. Intrigué, il se confie à une personne dont il a fait la connaissance à l’Institut de Recherches Psychiques de New York, May Banks-Stacey (1846-1919). Cette femme étonnante, veuve du colonel Stacey May Humphreys (1837-1886), était membre de la Société théosophique et du Theosophist Inner Circle, le cercle intérieur et ésotérique de cette société. Passionnée par l’Orient, elle avait étudié les enseignements de Swami Vivekananda (1862-1902). Elle avait aussi fréquenté l’Eastern Star (l’Étoile d’Orient), l’une des plus anciennes obédiences maçonniques mixtes et le Manhattan Mystic Circle, rite maçonnique d’adoption, dont elle semble avoir été l’instigatrice en 1898.
May Banks-Stacey est très versée dans l’ésotérisme, notamment en astrologie et en chiromancie. H. Spencer Lewis rapporte que lors de l’un de ses voyages en Orient, elle aurait rencontré des Rose-Croix. C’est par la bouche de cette femme qu’il entend parler d’eux pour la première fois. Vivement intéressé, il commence alors à faire des recherches sur cette mystérieuse fraternité.
Au printemps de l’année 1908, le jeudi qui suit Pâques, alors qu’il est installé sur un banc pour y méditer, il connaît une expérience mystique qui va décider du reste de son existence. Au cours de cette expérience, il comprend que la connaissance à laquelle il aspire ne se trouve pas dans les livres, mais au plus profond de lui-même. Il acquiert également la conviction qu’il doit se rendre en France pour entrer en contact avec l’Ordre de la Rose-Croix. Cette expérience mystique marque profondément H. Spencer Lewis et devient le point de départ de son « pèlerinage vers l’Est ». Dans l’espoir d’obtenir des informations sur le Rosicrucianisme en France, il décide d’écrire à un libraire parisien dont il possède le catalogue. Il reçoit bientôt cette réponse : « Si vous veniez à Paris et si vous ne voyiez pas d’inconvénient à passer au studio de M. ..., professeur de langues, résidant n° ..., boulevard Saint-Germain, il pourrait peut-être vous dire quelque chose au sujet du cercle sur lequel vous enquêtez. Il serait bon de lui remettre ce billet. »
Sa femme Mollie vient de mettre au monde une petite fille, Vivian Sybil, et la situation financière d’H. Spencer Lewis ne lui permet pas d’envisager un voyage à l’étranger. Cependant, une occasion inattendue se présente. Son père, Aaron Lewis, expert en documents mais aussi généalogiste réputé, a besoin d’un assistant pour mener en France des recherches pour le compte de la famille Rockefeller. Le 24 juillet 1909, les deux hommes embarquent à bord de l’Amerika, de l’Hamburg Amerika Line, en direction de l’Europe. Arrivé à Paris, H. Spencer Lewis rend visite au professeur de langues et au bouquiniste avec lesquels il était entré en contact. Finalement, c’est dans le Sud de la France, à Toulouse, qu’il va poursuivre sa quête. On se souviendra que la Rose-Croix rénovée par Joséphin Péladan et Stanislas de Guaita, créée en 1887, c’est-à-dire l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix, trouvait également sa source dans un mystérieux cercle rosicrucien toulousain dont l’histoire n’a guère retenu que les noms du vicomte Lapasse et de Firmin Boissin. Pierre Dujols (1862-1926) ne dit-il pas dans son livre La Chevalerie amoureuse, troubadours, félibriges et Rose-Croix, que « des gens bien informés parlent encore, sous le manteau, des modernes Rose-Croix de Toulouse » ? Mais est-ce avec des membres de ce groupe que H. Spencer Lewis entre en relation ? Cela reste mystérieux.
Le 12 août 1909, il est conduit dans un petit hameau situé à la périphérie de Toulouse, où il rencontre Raynaud E. de Bellcastle-Ligne. Ce dernier, un homme de soixante-dix-huit ans, lui fait visiter la loge rosicrucienne dont il est le gardien, car ce temple est en sommeil depuis les années 1850. Après l’avoir longuement interrogé sur ses recherches et ses motivations, il l’initie dans l’Ordre de la Rose-Croix. A l’issue de cette réception, son initiateur lui signifie qu’il peut maintenant installer l’Ordre aux États-Unis.
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